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Artist Erik Bulatov

Pierre-Henri Jaccaud, Director of “Skopia” Gallery, Geneva contributed this article to artdecision.eu. Irina Vernichenko from artdecision.eu asked Pierre-Henri Jaccaud about Erik Bulatov, his artistic career in Switzerland and about similar artists.

Bulatov et le public suisse

“Comment l’art d’Erik Bulatov est-il perçu par le public suisse ? Il est vraiment difficile de répondre à cette question. La Suisse est composée d’au moins quatre cultures différentes liées à chacune des langues nationales, multipliées par tous les facteurs géographiques, linguistiques, religieux ou économiques différents. La Suisse est autant un puzzle qu’un pays. Parler de la réception du travail d’un artiste étranger / russe au nom d’une population aussi hétéroclite est une « aventure » qui me semble périlleuse ! J’ai découvert les peintures d’Erik Bulatov au Kunstmuseum de Berne en 1988, lors de l’exposition collective « Ich lebe-Ich sehe » (Je vis-Je vois) d’artistes russes « non-conformistes ». Immédiatement j’ai été fasciné par son travail, et n’ai jamais oublié cette impression première. En 2006, l’idée m’est venue de le contacter. Depuis notre rencontre, je représente son travail.

Bulatov et les Suisses

Zurich-Berne-Moscou 1988. Un contexte. Un homme influent. 

La Suisse, pour des raisons historiques, géographiques et économiques, est depuis le début du 20e siècle, un pays refuge et une plaque tournante de l’art international. Dans les années 70 et 80, si l’officielle capitale politique est Berne, la ville la plus importante sur le plan économique est Zurich, véritable centre financier et industriel du pays. Zurich est une ville de tradition commerçante, placée au milieu de l’axe européen, première ville de Suisse par sa population. La ville doit sa richesse à ses hautes écoles, à ses banques, à son tissu industriel, basé sur son sens de l’initiative économique et sa capacité d’intégration de populations d’origines diverses. Sur le plan intellectuel, elle a un rayonnement international. Berne est une ville plus conservatrice, liée à l’administration, ancrée dans ses traditions culturelles, toutefois elle rassemble également une élite cultivée et ouverte. Dès le début des années 60, Berne occupe assez curieusement une place importante du point de vue de l’art contemporain, sa Kunsthalle a une aura internationale sous la direction audacieuse et avant-gardiste de Harald Szeemann, Johannes Gachnang ou Jean-Hubert Martin qui se sont succédé à sa tête. A cette époque également, la scène artistique locale est animée, avec une nouvelle génération d’artistes tels Markus Raetz, Balthasard Burkhardt ou Franz Gertsch. 

En 1988, en quelques mois, dans ces deux villes très proches mais vraiment différentes, la carrière d’Erik Bulatov va commencer. En janvier, à la Kunsthalle de Zurich récemment créée, une très jeune collaboratrice, Claudia Jolles, obtient la possibilité d’organiser la première exposition personnelle d’un artiste russe pratiquement inconnu : Bulatov !  A cette date, il a 55 ans ! Quelques mois plus tard, au Kunstmuseum de Berne s’ouvre une grande exposition collective « Ich lebe-Ich sehe » (titre éponyme d’une toile de Bulatov qui servira aussi d’emblème à la manifestation) qui réunit des artistes russes « non-conformistes ». 

I live-I see / Je vis-Je vois, 1982, huile sur toile, 200 x 200 cm, image courtesy of Erik Bulatov

Paul Jolles, à cette époque est Secrétaire d’Etat à l’Economie, c’est un homme brillant, très influent politiquement (on dit de lui qu’il est le 8ème conseiller fédéral …). De par ses fonctions officielles, il est souvent à Moscou, les affaires économiques entre les deux pays, à cette époque, sont très centralisées. Paul Jolles est également un collectionneur curieux et avisé. Il s’intéresse forcément à la culture et à l’art des pays qu’il visite. A Moscou, il découvre des artistes non-conformistes, à ses yeux beaucoup plus vivants et passionnants que les représentants de l’art soviétique officiel.  

Non seulement il s’intéresse à eux en tant que collectionneur, les aidant parfois financièrement, mais il va aussi user de son influence. Il est le père de la jeune curatrice de la Kunsthalle de Zurich et il propose au directeur du Kunstmuseum de Berne, Hans Christoph von Tavel d’organiser une exposition collective dans son institution. A ce moment-là, pour organiser de telles manifestations, non seulement il fallait des appuis ou des accords à un certain niveau en Union soviétique, mais également, un « climat » politique favorable ou en tous les cas, relativement permissif. 

Jusqu’au début des années 80, le pouvoir soviétique était plus que réticent à laisser exposer et exporter les travaux d’artistes qu’il jugeait indignes de représenter la culture soviétique. Mais à cette date, l’URSS est à un tournant historique et le pouvoir central a d’autres priorités que d’empêcher la sortie d’artistes et d’oeuvres méprisées. Les institutions suisses obtiennent les autorisations nécessaires. Les deux expositions sont hyper importantes, les deux sont des « premières ». Leur retentissement est international. Celle de Berne va marquer les carrières de plusieurs artistes participants, notamment celles de Kabakov ou Vassiliev. Pour Bulatov également, mais sa renommée personnelle avait commencé quelques mois plus tôt : il parlera toujours de l’exposition de Zurich comme étant la plus importante de toute sa carrière ! Pour lui, les deux manifestations suisses marquent le début et le tremplin vers une reconnaissance internationale : suivent rapidement les expositions à Francfort, Paris, Londres et aux Etats-Unis. 

L’Histoire s’est ensuite accélérée. 1989 marque la chute du mur de Berlin et l’ouverture des frontières. 

La dimension politique spécifique des expositions de Zurich et Berne. Leur réception.

Les expositions de Zurich et Berne ont été conçues dans un contexte politique et historique précis : les relations et les tensions est-ouest, les rapports économiques et idéologiques antagonistes. Evidemment le « soutien » occidental à la dimension critique du non-conformisme ne pouvait pas être qualifié de « désintéressé ». Le terme « non-conformiste » ne recouvrait pas une pratique artistique précise, ce n’était pas un mouvement constitué. Cette appellation que je qualifierai de sommaire et assez large dans son acceptation, permettait une classification assez rapide, elle est vite devenue aussi un argument « marketing » assez efficace. A la visite de l’exposition de Berne, face aux oeuvres, il était évident que les artistes n’appartenaient pas à un groupe formellement lié ! Par ailleurs, cette découverte tardive et le « soutien » du monde occidental à quelques artistes « non-conformistes » a tout de même permis de mettre en lumière des artistes de première importance (Kabakov, Bulatov). Mais dans un premier temps, ce regroupement a pu aussi, pour partie, fonder un malentendu réducteur. Bulatov n’est pas un polémiste ou un activiste du tout !

L’oeuvre peinte d’Erik Bulatov ne compte que trois cents peintures. Ce chiffre modeste est dû à l’exigence de qualité et de précision, d’intensité et d’intention de l’artiste. Pratiquement chaque toile est précédée de dessins, chacun étant une recherche, une variante du sujet étudié, toutes les possibilités sont essayées, vérifiées, ce sont des tentatives d’approche de la vision intérieure de l’artiste, à la fois une recherche systématique, sensitive et intuitive. Si on survole rapidement les sujets peints, l’ « iconographie » de Bulatov comporte trois éléments récurrents : les paysages (ciel, nature, vue urbaine), les portraits et l’emploi des mots. Ces éléments peuvent être soit distincts, un paysage ou un mot seul, soit « associés » dans le tableau en interaction / présence. Bulatov peut passer formellement de l’abstraction à la figuration. Cette liberté, cette indépendance de choix est liée à l’intention du propos, du sujet mais au-delà ces questions formelles, au final toutes les préoccupations fondamentales de son travail se rejoignent, se recoupent.

Mais je crois que ce qui a été objectivement la marque de reconnaissance du travail de Bulatov est l’utilisation particulière, singulière des mots (et de la typographie) dans le tableau, cela a été, à mon avis, une découverte formelle et conceptuelle fondamentale. Totalement nouvelle ! L’utilisation des lettres ou des mots dans le tableau n’est pas récente : les cubistes, les dadaïstes l’avaient aussi utilisée très librement dans la peinture et les collages au début du siècle. Dans les arts graphiques, la lettre et les mots, par leur typographie (leur caractère !) même, par leur taille, par leur emplacement sont des éléments constitutifs de la publicité et la propagande. Les affiches, notamment celles des chemins de fer des premiers temps de l’ère soviétique ont marqué durablement le jeune artiste. Formellement, un mouvement artistique international, le pop art, qui littéralement se nourrit de la publicité, va déclencher réflexion et intérêt chez Bulatov. 

Dans la publicité, la lettre et le mot interviennent graphiquement sur la surface du support. Chez Bulatov, le mot et sa réalité, le mot et le contexte sont le tableau. Le mot n’est pas sur le tableau, il est dans le tableau, il fait corps et sens du tableau, il appartient à l’image. Dans le tableau « ciel-mer », on voit simultanément une représentation du ciel et de la mer ainsi que les deux mots écrits, ceux-ci « recouvrant » la partie qu’ils désignent. La représentation de la réalité et les mots écrits « énoncés » sont absolument indissociables, (on voit, on lit et prononce en même temps), l’une n’est pas plus importante ou réelle que les autres ! Le paysage représenté fait corps avec son énoncé / sa réalité énoncée, la relation des deux éléments (représentation-mots), le jeu visuel et conceptuel entraîne le regard et l’esprit du spectateur dans l’espace du tableau. Cette proposition formelle est absolument originale et singulière. La poésie visuelle naît de la rencontre et de l’imbrication des deux éléments.

Pour rappel, dans la représentation des paysages seuls, Bulatov fait référence et hommage à une grande tradition de la peinture en la perpétuant et la re-jouant. En analysant et intégrant les formes de la peinture de son époque (pop art ou abstraction entre autres) et en les ré-inventant formellement avec son « usage » particulier, singulier et original des mots, en les ré-investissant, en re-définissant la visée du tableau, Bulatov est un créateur important qui s’inscrit pleinement dans la modernité. 

Bulatov utilise la perspective. La plupart de ses tableaux sont de taille humaine, avec une préférence pour le format carré de 2 m par 2 m. Le tableau a donc une dimension humaine, l’envergure d’un corps (il faut le voir manipuler seul ses grandes toiles dans son atelier, refusant tout aide !). Selon Richter « Ein Bild sollte nicht mehr grösser als ein Bett sein » (Un tableau ne devrait pas être plus grand qu’un lit). Bulatov en a fait son credo. Le tableau peut nous contenir ! Selon sa croyance et sa volonté, le tableau propose un espace qui ne s’arrête pas à sa surface. Bulatov est un maître de la perspective, celle-ci nous ouvre un espace imaginaire illimité qui se tient hors des contingences matérielles et temporelles. En même temps, la perspective nous ramène littéralement à notre « point de vue », au sens propre et figuré ! A la fois, le tableau nous rappelle notre emplacement physique, ancré dans la réalité, mais aussi nous permet d’accéder à une dimension mentale et philosophique. Le tableau est une interface entre deux mondes, le réel limité et contraint et un espace infini de liberté, celui de notre esprit.

Route, 1994-96, huile sur toile, 160 × 100 cm image courtesy of Erik Bulatov

Les oeuvres de Bulatov touchent, concernent, j’en suis convaincu, tout un chacun au-delà de l’origine culturelle, sociale ou géographique. Comme tout bon artiste, il réussit à inclure dans ses toiles, des idées, des sensations, des éléments de vie. Bulatov a commencé à créer en Union soviétique, puis en Occident. Dans ses peintures, certaines références géographiques, politiques, sociales ont certes évolué, changé parfois en fonction des contextes, mais la recherche constante de liberté, cette exigence et cette quête sont exactement les mêmes ! Pour Bulatov, mais aussi pour tout spectateur sensible à la peinture, indépendamment de la langue et de la culture d’origine. Bulatov s’inscrit certainement de manière précise et incontournable dans l’histoire de l’art russe, mais son travail dépasse les frontières, de par sa qualité, de par son intention, de par son expression, il nous parle de questions que chacun de nous, humain, peut ressentir. Tout en témoignant du moment et du lieu où il est fait. Pour un peintre comme Bulatov, la recherche de lumière et de l’espace est certainement une quête philosophique. Dans ce sens, je dirais que le travail de Bulatov est vraiment ambitieux : témoigner de son temps en visant l’intemporalité ! Ou selon la formule résumée de Goethe, créer une oeuvre « maintenant et pour toujours ».

Qui est proche de Bulatov sur le plan artistique ?

Là encore, je ne sais pas, mais j’aurais tendance à dire, que pour tout grand artiste, un autre grand artiste est forcément une sorte de proche ! Souvent, au-delà des questions d’égo, les artistes se reconnaissent entre eux. Si vous posez la question à Erik Bulatov, il vous parlera certainement d’Oleg Vassiliev, ami et compagnon de route et de travail pendant les années soviétiques. Erik a toujours aimé, respecté le travail de Vassiliev disant qu’il était, pour lui, un des plus importants de la peinture russe du 20e siècle. Erik Bulatov et Oleg Vassiliev sont fondamentalement des peintres. Obsédés par les questions de lumière et d’espace.

Si l’on regarde superficiellement, il y a une coïncidence formelle évidente entre l’oeuvre de Ed Ruscha et celle de Bulatov. Les deux, pratiquement en même temps, à des dizaines de milliers de kilomètres de distance, vivant dans des systèmes politiques, culturels et économiques totalement opposés, ont produit tous deux des toiles utilisant des points de fuite, des lettres en perspective, en juxtaposant mots et éléments de la réalité ! Les deux hommes ne se connaissent pas, ils ne se sont jamais rencontrés et ignoraient totalement leur travail respectif. A la fin des années 80, à travers leur renommée et les reproductions d’images qui circulaient, les deux hommes ont eu connaissance de l’existence l’un de l’autre. Je sais que Bulatov, au moment de la découverte du travail de Ruscha a été étonné et très intéressé. Et totalement respectueux. Je crois pouvoir dire que les sentiments étaient réciproques. Preuve en est : il y a quelques années, avec une galeriste allemande représentante de Ruscha, nous avons tenté d’organiser une exposition qui montrerait les similitudes et les différences entre les deux hommes. Ce projet, malheureusement non encore abouti, avait l’accord des deux artistes. Cette exposition reste à faire !”

Written by: Pierre-Henri Jaccaud,”Skopia” Gallery, Geneva

Pierre-Henri Jaccaud, Director of “Skopia” Gallery, Geneva